Il existe des personnes qu'on croise dans notre vie et qui nous marquent à jamais. Des personnes qui ont une telle personnalité, un tel charisme qu'on ne peut pas ne pas les aimer. Des personnes dont on se rappelle encore le sourire et les mimiques plus de 16 ans après. Martine fait partie de celles-là.

Martine était ma prof de chinois au lycée. En terme de langue chinoise, elle était l'équivalent de Jodie Foster en français : elle le parlait d'une manière absolument impeccable. Elle parlait chinois, vivait chinois, respirait chinois. Elle aurait pu doubler des films chinois en VO. Elle en était devenue chinoise physiquement (pas les yeux bridés, mais petite et assez menue). Même son mari et sa fille faisaient asiatiques. La Chine était son pays d'adoption au sens propre du terme.

Le jour de la rentrée, elle nous a expliqué que sa première passion était l'allemand ; que quand elle entendait parler allemand elle était émue (j'avoue, j'ai gloussé ^^). Après le bac elle a failli apprendre le japonais, puis finalement elle a fait du chinois et ça a changé sa vie. Elle parle donc quatre langues couramment. A propos de la langue chinoise, elle a employé une expression que je n'ai jamais oublié : "Au niveau où je suis, j'ai encore l'impression d'être devant une montagne". L'humilité asiatique. Quand je vous dis qu'elle est habitée ^^

Elle avait beau faire 1,60 m, elle avait une autorité de dingue. Mais juste ce qu'il fallait : elle élevait la voix façon crécelle quand on bavardait trop, mais elle savait aussi plaisanter quand la situation s'y prêtait. Elle était charismatique. Personne n'aurait osé être insolent avec elle, jamais. Jamais elle ne perdait pied. Jamais elle n'était stressée. Jamais elle n'était ridicule. Même la fois où elle nous a dit "Allez-y, posez-moi des questions sur moi !" ou encore : "Moi d'habitude je dors sans culotte, mais là vu la gueule de la chambre et des draps, j'en ai mis une". S'il fallait dire à un grand gaillard de 19 ans de se taire, elle le faisait. Et il ne mouftait pas.

Elle savait comment me prendre. Pourtant à l'époque, entre mon adolescence, mon contexte familial très difficile et mon probable TSA, c'était compliqué de me prendre. Elle a accueilli mes saillies insolentes à la chinoise : elle n'a pas relevé. Elle m'a traitée comme quelqu'un de normal. Quand j'avais mal appris ma leçon parce que ça me soûlait et que je passais des soirées angoissantes, elle m'encourageait. Elle savait à quel moment il fallait m'engueuler et à quel moment il ne fallait pas. Un jour, elle m'a demandé de venir devant toute la classe pour lui décrire à l'oral la carte de Chine (c'était une leçon du livre). J'étais stressée, j'avais mal préparé ma prestation et mes yeux étaient scotchés sur ma feuille. Quand j'ai eu fini mon laïus (ou plutôt ma purée indigeste), elle m'a demandé très calmement : "Donne-moi ta feuille. Et maintenant recommence" . Mes yeux ont dû s'agrandir de stupeur ; j'ai senti la noyade arriver, mais jamais je n'aurais osé contester un ordre de Martine la Chinoise, alors je l'ai fait sans mes notes. Et je ne me suis pas noyée.

Elle m'a fait pleurer au bac blanc, mais elle a été très gentille. Après coup, j'ai appris que des filles qui l'avaient comme examinatrice au bac sortaient de la salle en larmes. Forcément, quand on ne la connaît pas elle n'a pas l'air commode. Ceci ajouté à son accent parfait digne d'un diplomate chinois, pas étonnant que des candidats aient paniqué face à elle. Moi par contre, j'étais au taquet pour l'oral du bac ; je suis tombée sur un examinateur avec un accent français à couper au couteau donc j'ai passé mon oral fingers in the nose. Je me suis rendue compte à quel point elle mettait la barre très très haut. Mais c'était pour notre bien. Elle faisait partie de ces profs qui vous tirent vers le haut, toujours. 

 Elle nous a expliqué que quand elle était petite, elle était très timide. Elle vivait aux États Unis, et dans son école chaque enfant devait se mettre debout chaque matin et s'exprimer devant tout le monde. C'est grâce à cela qu'elle a surmonté sa timidité. Au lycée on n'a pas envie de s'exprimer en public ; on a juste envie de se cacher derrière ses cheveux, tout au fond de la classe. Mais quand on est adulte, on comprend que c'est l'oral qui nous sert dans la vie professionnelle et non l'écrit. Quand on est face à un recruteur, c'est l'oral qui compte. Quand on bosse en équipe, c'est l'oral qui compte. Quand on répond au téléphone ou qu'on accueille du public, c'est l'oral qui compte. On devrait mettre les enfants à l'oral dès le plus jeune âge, à l'école ; j'en suis convaincue.

Quelques mois après que j'ai passé le bac et quitté le lycée, Martine a demandé du feu à quelqu'un dans un café. Ce quelqu'un, c'était ma mère. Bien évidemment celle-ci est partie dans un élan lyrique : "Vous avez réussi à canaliser Dawn Girl. Elle vous appréciait beaucoup". Martine lui a répondu : "Si Dawn Girl le souhaite, elle peut me téléphoner". Je lui ai laissé un message sur son répondeur, mais elle ne m'a jamais rappelée. Quelques semaines après, je suis allée au lycée pour récupérer mon diplôme du bac. J'ai croisé Martine dans le couloir, elle m'a fait la bise et m'a demandé ce que je faisais comme études. Elle n'a pas fait allusion à mon message téléphonique. 

Des années plus tard, j'ai appris que Martine avait pris du galon et était devenue inspectrice sur tout le Grand Ouest. Elle parcourait les régions pour promouvoir le chinois, inaugurer des classes bilingues, rencontrer des gens. Elle posait dans les journaux, toujours avec ses foulards en soie chinoise, ses pantalons colorés et son grand sourire d'asiatique d'adoption. Quand Facebook est arrivé, je lui ai envoyé un mail. Elle ne m'a jamais répondu.

J'ai été très déçue qu'elle ne réponde ni à mon message téléphonique ni à mon mail (dix ans les séparaient donc on était loin du harcèlement ^^). Cela ne cadrait pas avec son personnage. Mais je reste admirative de ce qu'elle est, de son talent et de son parcours. Je pense qu'elle ne va pas tarder à partir à la retraite ; ce sera une immense perte pour l'Education Nationale. Dommage que je n'ai pas pu garder de lien avec elle ; elle qui va en Chine tous les quatre matins ; elle aurait sûrement trouvé les mots pour me rassurer avant de prendre l'avion. Je suis persuadée qu'elle a marqué positivement tous les élèves qu'elle a eus. C'est normal de la redouter, mais c'est impossible de ne pas l'apprécier, et encore moins de l'oublier.

Xie xie, Martine !