Durant son séjour à l'hôpital, ma mère était ralentie, à des degrés plus ou moins importants selon le moment, comme si elle était droguée. Elle regardait dans le vide. Comme les médecins lui avaient donné du Valium lors de sa précédente hospitalisation en décembre, je me suis dit qu'ils avaient dû renouveler la prescription. Et puis elle avait toujours le blanc des yeux jaune...

 

Sauf que. Le médecin est passé par hasard à un moment où j'étais là (je passais la voir tous les midis lors de ma pause déjeuner), et m'a assuré qu'elle ne prenait aucun calmant ou sédatif ; que cet état était simplement « une complication de la cirrhose »...

 

Super.

 

Le 4 février, elle m'a appelée en me disant : « J'en peux plus, je pars. Je vais les sonner et leur dire que je m'en vais ». J'ai vécu cette décision comme un choc ; je ne voulais pas qu'elle parte de l'hôpital sur un coup de tête comme elle l'avait fait en 2012 lors d'une autre cure. Cela aurait été encore un échec, et une raison de plus pour replonger dans l'alcool à peine sortie. Je sais que je devrais m'en foutre et cesser de prendre les choses autant à cœur, mais je ne peux pas m'en empêcher, c'est horrible. J'imaginais la scène avec le coup d'éclat et tout le reste. Quelquefois j'aimerais être neuneu et que mon cerveau cesse de toujours tout visualiser. Malheureusement c'est impossible.

Bref elle m'a expliqué qu'elle en avait marre que les aide-soignantes lui disent quand manger, quand s'habiller, quand se laver... Je l'ai suppliée de rester jusqu'au bout de son séjour ; j'étais en mode serpillière, c'était assez lamentable. Elle a fini par m'écouter et rester là-bas.

 

Bien lui en a pris, car quand je suis arrivée à l'hôpital le 10 février, j'ai trouvé... une chose. Une chose qui me regardait la bouche grande ouverte sans parler. Une chose qui ne trouvait plus ses mots. Une chose qui avait l'enveloppe corporelle de ma mère, mais qui s'éloignait encore plus de ce qu'était ma mère. D'ailleurs où était-elle, ma mère, la vraie ? Depuis combien de mois, d'années je ne l'avais pas vue ? Allais-je la revoir un jour ? Je suis sortie pour choper l'infirmière ; je lui ai demandé ce qu'elle avait. Réponse : « Elle ne sait plus où elle est ».

 

Super.

 

J'avais envie de me casser très loin, mais je suis restée pour attendre le médecin. Je me suis dit que c'était fini, que je l'avais perdue définitivement. Je me suis effondrée. Ma mère m'a demandé : « Mais qu'est ce qu'il y a ? » J'ai ahané : « T'es en train de partir, là ». Elle m'a répondu : « Mais non, je ne suis pas en train de partir. »

 

Le médecin est entrée dans la chambre. Elle m'a dit : «Sa cirrhose hépatique est très grave. L'état dans lequel elle est, c'est une complication. Cela risque d'être assez fluctuant. On va lui faire un scanner du cerveau pour voir s'il n'y a pas de saignement cérébral ».

 

« Bon, ben mon départ est encore repoussé », m'a dit ma mère avant que je parte. Tu m'étonnes...

 

Je suis partie en me demandant si j'allais la revoir vivante, et surtout, pour la millième fois, qu'est ce que j'avais fait au bon dieu pour mériter ça.

 

Je suis retournée au boulot ; on avait une réunion. Mon patron m'a dit : « Oh mais vous avez les yeux rouges, dites-donc ! » Je me suis re-effondrée.

 

Le lendemain matin, j'ai appelé ma mère en me disant qu'elle n'allait pas répondre au téléphone. Elle a répondu ; elle avait retrouvé toute sa lucidité et le scanner n'avait pas révélé de saignement cérébral.

Elle est sortie de l'hôpital depuis 10 jours; une infirmière passe 3 fois par jour chez elle et elle bénéficie également d'une aide ménagère. Elle s'est enfin occupée de ses lunettes (elle avait l'ordonnance de l'ophtalmo dans un coin depuis 6 mois). Mais elle vit mal le fait d'être dépendante ; elle est parfois désagréable avec l'infirmière. Elle ne se plaît pas dans son appartement. Elle prétend qu'elle n'a pas besoin d'aide alors qu'elle en a besoin. Elle dit qu'il faut que je m'occupe de moi, mais elle me fait porter tellement de choses depuis tellement longtemps que je ne peux plus m'en foutre. Son alcoolisme s'est incrusté en moi, ou je me suis incrustée dans son alcoolisme. C'est comme un tatouage qui ne cicatrise pas. Je sais que j'ai besoin d'aide psychologique, mais avec tous les rendez-vous pour ma fille et mon seul jour de repos par semaine je n'ai pas le temps (elle fait de la kiné car elle ne tient pas assise à 11 mois -les autres bébés de cet âge tiennent debout depuis perpète ; comme si j'avais besoin d'un souci supplémentaire).

 

Elle n'a pas bu depuis janvier, mais malheureusement il n'y a pas d'amélioration hépatique pour le moment ; les démangeaisons qu'elle subit sont le témoin que son foie va très mal. Il est peut-être trop tard... Elle compte sur une greffe, mais vu la rareté des organes et ses antécédents alcooliques, je doute qu'un comité de greffe se prononce favorablement. Les médecins ne savent pas si l'épisode confusionnel qu'elle a connu le 10 février risque de se reproduire, et si oui, quand et comment. Coucou l'épée de Damoclès, t'sais...

 

Quelquefois, j'ai envie que tout s'arrête une bonne fois pour toutes, qu'elle y reste et qu'on en finisse. Et puis je l'entends me parler au téléphone, dans son état normal, et j'ai honte d'avoir pensé ça. Je ne sais même pas comment je m'en sortirai le jour où elle mourra. Ce genre de fardeau ne devrait pas arriver à un enfant unique, sans père de surcroît. Je suis toute seule. Et puis je dois être la seule à penser à la mort de ma mère de 56 ans... Normalement à 56 ans les mères sont encore en pleine force de l'âge.

 

J'emmerde les gens qui ont des parents normaux et qui me trouvent bizarre parce que j'ai des parents pas normaux. Comprennent rien.